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Hélène Grimaud (Conservatoire Supérieur de Musique de Paris) ; Ivo Pogorelich (Conservatoire Tchaïkovsky de Moscou).
Il existe une multitude de techniques pianistiques. Parmi les plus connues figurent certainement l'école française et l'école russe, dont on entend souvent parler dans les milieux pianistiques, mais toujours avec un certain "flou artistique" et très rarement avec les précisions techniques nécessaires à la compréhension : voici donc ces éclaircissements indispensables.
Le jeu perlé à la Française :
Dans notre pays, la tradition pianistique (de notoriété internationale) peut se résumer en quelques mots : le jeu perlé.
- Chaque note de musique d'un morceau est comparable à une perle d'un collier : les notes se détachent comme une suite de perles. L'objectif principal du pianiste est d'atteindre les qualités de perfection et de précision, grâce à un jeu le plus souvent léger, précis et net.
- Quand un doigt joue une note, le doigt qui jouait la note précédente se lève simultanément (synchronisation totale entre un doigt quittant une touche, et un autre doigt frappant une autre touche). L'enveloppe sonore est percussive.
- Juste après avoir frappé une touche du piano, le doigt (encore posé sur cette touche) est totalement détendu (impulsion puis détente).
- On arrondit la main et on articule avec précision, en s'entraînant avec des gammes, des exercices de virtuosité et des morceaux très techniques tels que les Etudes de Czerny.
- La plupart des professeurs français demandent à leurs élèves de maîtriser d'abord un morceau de musique ou un passage musical mains séparées, avant de l'étudier mains ensemble.
- Le jeu perlé est une technique pianistique idéale pour jouer, entre autres, la plupart des oeuvres de Mozart et des autres compositeurs de l'époque classique.
Critiques de ce jeu pianistique :
- Beaucoup de professeurs (français...) exigent sans cesse que leurs élèves arrondissent leurs doigts comme s'ils tenaient une petite balle dans chaque main. Certains exigent même que les ongles (très courts) touchent le clavier.
En réalité, la seule chose importante est d'avoir une position de main naturelle, avec toujours les pouces sur le clavier (et peu importe si la main et les doigts sont presque aplatis).
- L'école française de piano produit parfois un jeu pianistique trop réducteur, mécanique et froid, comme si le pianiste tapait à la machine au lieu de produire de la musique.
Le jeu pianistique russe :
Le Conservatoire Tchaïkowski de Moscou, et plus généralement l'Ecole russe de piano (présente notamment dans les pays de l'Est), diffuse un enseignement de réputation mondiale et prestigieuse. Ce jeu pianistique se caractérise par :
- Une position naturelle : doigts et mains sont un peu aplatis sur le clavier (mais évidemment toujours les pouces sur le clavier).
- Tout le poids du bras arrive sur le bout des doigts, et donc sur le clavier.
On évite de gesticuler trop les doigts, car leur force vient de l'avant-bras.
- Quand on frappe une touche du piano, on ne quitte pas immédiatement la note précédente : ce décalage (d'une fraction de seconde) assurera le "legato", et même le "legatissimo", pour une impression de fondu-enchaîné... Le piano aura donc une enveloppe sonore proche de celle du violon ou de la flûte (si l'on joue dans les aigus), ou du violoncelle (si l'on joue dans les graves).
- Juste après avoir joué une touche du piano, le doigt reste fermement et lourdement appuyé dessus (pendant une fraction de seconde), afin d'avoir une sonorité ronde et chaude. (Pour expliquer cette technique pianistique à un petit enfant, on peut lui suggérer d'imaginer que sa main est un éléphant : les doigts sont ses pattes, qu'il pose lourdement et fermement).
- Les professeurs russes demandent souvent aussi à leurs élèves de jouer directement mains ensemble, dès le début de l'étude d'un morceau, afin de concevoir l'architecture musicale dans son ensemble et de ne pas la dissocier.
- La technique pianistique russe ouvre aussi sur la couleur sonore, l'orchestration... On n'hésite pas à faire des contrastes de nuances extrêmes, du pianissimo au fortissimo.
- Beaucoup de profs russes font étudier un morceau de piano comme s'il s'agissait d'un conte musical, ce qui fait appel à l'imaginaire, et motive les plus jeunes.
Critiques de ce jeu pianistique :
- "Des grosses pattes d'ours !", "Pas assez précis et fin", disent certains pianistes français.
- Excellent pour jouer Chopin, Liszt et tous les romantiques, ainsi que Rachmaninov et autres compositeurs russes, mais pas assez léger et aérien pour jouer d'autres styles...
En résumé :
Beaucoup de pianistes concertistes classiques ou virtuoses du Jazz, Ragtime et Boogie, jouent avec des mains et doigts presque aplatis sur le clavier : en effet cela peut surprendre, car en France, la plupart des professeurs de piano conseillent à leurs élèves d'arrondir les doigts comme s'ils tenaient une orange dans chaque main.
Certains professeurs (russes ou autres) demandent au contraire à leurs élèves d'avoir une position de mains plus naturelle et plus proche du clavier, et de détendre leurs doigts. J'en connais un qui dit à ses élèves : "On voit que tu as appris à jouer du piano à la Française, avec un jeu étriqué et exagérément articulé, il faut au contraire que tes mains et tes doigts ne fassent qu'un avec les touches du clavier".
Arrondir les doigts n'est donc qu'une particularité de certains profs de piano...
Si votre professeur de piano (français ?) est obsédé par les doigts arrondis, les gammes, la maîtrise du jeu "mains séparées" avant de jouer mains ensemble, etc., sachez qu'il y a d'excellents professeurs dans cette catégorie... mais que d'autres excellents professeurs enseignent le piano de façon très différente.
L'enseignement français et l'enseignement russe sont parfaitement complémentaires.
L'idéal est peut-être d'étudier pendant quelques années selon le style "français", et ensuite avec un professeur russe... (ou l'inverse).
Ces deux écoles de piano ont produit des pianistes concertistes de niveau époustouflant et de renommée internationale.
Chantal Muller |